Elle est bien écrasée dans son sofa orange, payé trop cher à la Maison Corbeil. Un 10 septembre 2017. Une journée comme les autres, un beau dimanche où le soleil transperce à coups de rayons violents les rideaux jaunes de son grand salon double. Il est presque que 14 h, et affalée devant son iPad, Valérie termine son sac de Fritos et son verre de Coke Diète. Elle se magasine des vacances d’hiver dans le Sud, au soleil. Alléluia! Et pendant ce temps, il fait quoi le soleil ailleurs ? Il fait mal.

Des vacances anticipées au Costa Rica ou en République, peut-être même chez sa tante Lucie en Floride. Valérie, comme des millions de personnes bien nanties, est née du bon côté du globe, elle rêve de son futur séjour dans le Sud «pour couper l’hiver» se dit-elle. Couper l’hiver, comme on coupe une pointe de tarte au sucre. Elle salive sur ces vacances «tellement méritées». Son téléviseur est allumé dans le salon, mais le son n’y est pas. Les yeux fixés sur son ordi, elle ne voit pas Irma qui crache sa rage au petit écran. Valérie pense à son budget, scrute les hôtels disponibles et pense au maillot mauve qu’elle convoite chez La Baie.

Elle partira en février, le 11, avec sa copine Esther, née la même journée qu’elle il y a 24 ans. Un trip de filles, jeunes, émancipées et terriblement jolies. Dos au téléviseur, Valérie appelle son amie et ensemble, elles visitent les sites à la mode sur le Web, les meilleurs endroits au soleil, assoiffées de nightlife. Money is no object comme on dit. Elles ont un bon budget qui leur permettra de se dorer la couenne, de profiter au max d’un tout compris 5 étoiles, et de prendre un petit coup avec les «locaux». Célibataires et complètement libres, les copines s’en promettent. Justement les «locaux», eux, ils pensent quoi de tout cela ?

Au même instant, à la télé, Patrice Roy décrit en long et en large les ravages d’Irma. En compagnie de grands spécialistes, ils font l’autopsie de l’ouragan. Les touristes qui paniquent, les «pauvres touristes»… On parle peu cependant des fameux «locaux», ceux qui habitent ce coin de pays dévasté, ceux qui demain, après le passage de la tempête meurtrière, n’auront d’autre choix que de tout reconstruire. Se reconstruire eux-mêmes, d’abord, puis faire face à la vie qui continue malgré tout. La journée durant, on ne parle que de cela, mais les filles n’entendent rien, comme si elles vivaient sur une autre planète. Vive le soleil, vive la chaleur, fuck les changements climatiques! Hélas, elles ne sont pas seules à jouer à l’autruche.

Leur décision est prise, elles optent finalement pour une croisière dans les Caraïbes, pour faire changement. C’est décidé. Valérie raccroche son cell, folle de joie. Il lui prend une envie soudaine de dévaliser les magasins. C’est alors que Valérie tourne enfin la tête vers le téléviseur qui lui rappelle la triste réalité. Des images fracassantes d’inondation, de maisons détruites, de palmiers déracinés… l’apocalypse quoi. Elle monte lentement le son du téléviseur, comme hypnotisée. Elle est sans mots, les larmes lui montent aux yeux, elle voit son projet partir au vent lui aussi.

Irma a eu raison de son projet et le petit bikini mauve restera sur les rayons de La Baie… jusqu’au prochain projet.